Prophètes et bigots.

La musique est une religion. Elle a ses temples, ses idoles, ses courants, ses rites, et inévitablement, ses prophètes et ses bigots. Longtemps, j’ai cru que les bigots ne se trouveraient que dans l’assistance, et que les prophètes émaneraient forcément du clergé ; mais la vie m’a appris qu’aucune frontière n’est jamais aussi clairement dessinée. C’est ainsi que, temple après temple, messe après messe, j’en suis arrivée à perdre ma foi, ne sachant vers quel saint me tourner – quand c’est la musique elle même que je n’aurais jamais dû perdre de vue. Je me suis égarée dans les limbes, à gober des réponses là où la spiritualité doit pourtant faire naître des questions. Je me suis habituée au résultat prêt à l’emploi, celui qui rassure, plutôt qu’à la quête et ce qu’elle donne à l’âme. Je me suis accommodée, et j’ai perdu le courage de mes convictions.

A qui, ou à quoi, profite une idéologie sinon au statut quo, à son maintien, à figer les pouvoirs tels qu’ils existent ? L’art, la politique, la religion, ne sont plus que des jeux de castes et de postures, eux qui pourtant, en naissant, portaient la quête de la vérité, la vérité de tous, la vérité de chacun. D’où diable est venu le grain de sable ? A qui profite le crime ?
Il me semble que toute religion naît de la peur et de la frustration de notre propre finitude, de ce besoin, donc, d’ancrer la vie dans une course contre la mort. Que le dieu soit spirituel, idéologique ou concret, on l’idolâtre pour donner sens à notre existence, ou pour survivre à notre dernier souffle. Le smartphone a remplacé le chapelet, la cote, la célébrité, la popularité, ont remplacé le Père, et c’est le faible et couard bigot qui est érigé en nouveau prophète, pour que tout le monde soit rassuré sur lui-même. C’est facile… tu viens, tu manges l’ostie, et le paradis est à toi ! Même si tu tournes le dos au mendiant qui vient te demander de l’aide sur les marches de l’église. Dans toutes les religions de ce nouveau monde qui est le nôtre, de l’art à l’argent, c’est le chemin de la facilité qui est porté au pinacle, tuant la spiritualité qui prône le chemin de ronce, celui qui enseigne. Et il est si facile d’être bigot, d’ouvrir la bouche, tout mâcher, et recracher, jusqu’à ce que le goût de la bile devienne le goût commun, bien emballé dans un paquet à l’effigie de saints d’une autre époque. Eh oui, il faut bien leurrer le naïf quand la quête n’est pas à la vérité mais au pouvoir…

Où sont les nouveaux prophètes ? Ceux qui explosent les dogmes, restaurent la foi et placent au centre la question et non la réponse ? Où sont les courageux que la fin n’effraie pas ? Où sont-ils, ceux que la peur n’entrave pas dans leur quête de la vérité, intime autant qu’universelle ? Où sont les résistants au pouvoir établi, les insatisfaits ? Pourquoi laissent-ils les vains et arrogants bigots nous étouffer de leur médiocrité et mesquinerie ? Ne sont-ils pas aussi révolté, malheureux de tant de prétention et de bassesse, d’esprits asservis plutôt que libres ?

Je vomis les postures et le snobisme de ma génération. Je vomis la suffisance de mon milieu, et mon cœur saigne de tout cet héritage spirituel, piétiné par les censeurs. Et je me suis tant fourvoyée, en quête d’existence à leurs yeux. J’ai cru à leurs prêches, qui érigeaient la soumission en vertu, dîmant l’essor en dehors des sentiers battus au profit de la norme. Et ce peut-être plus encore parce que je suis une femme, la femme qui se doit de devenir l’ersatz d’un homme pour survivre et prospérer, au lieu d’être respectée et valorisée dans sa différence et ce qu’elle peut engendrer. Combien de femmes ai-je vu se plier aux diktats imposés, musicaux, politiques, religieux ? Combien, lassées des coups de fouet psychologiques et sociétaux, ont abdiqué, de leur identité, de leurs rêves, de l’aventure unique qu’est vivre pleinement sa vie et son art ?

Le prophète libère là où le bigot encloisonne. Le prophète demande « pourquoi la vie ? » là où le bigot affirme « parce que la mort ». Le prophète questionne là où le bigot répond. Le prophète doute là où le bigot certifie. Le bigot, prêtre ou paroissiens, qui passe à côté des prophètes, mépris au cœur, et parfois même sans les voir. J’en ai donc assez des ouailles dans ma vie, je veux les prophètes. J’ai soupé des temples et des vicaires qui n’ont de cesse de dicter mes pensées, ma conduite, et estimer ma valeur. J’en ai ma claque de la calotte, et de sa bien-pensance qui change de fond au gré du vent des pouvoirs, et qui fait vivre l’art dans le mensonge éternel plutôt que la vérité fugace. Je veux les prophètes, les bienveillants, les insatisfaits, les érudits révolutionnaire, les rebelles éclairés, les trouble-fêtes ! Je veux les prophètes, les atypiques, les parias, les courageux, dont l’ambition pour eux même n’est autre que l’ambition pour leur art !

Prophètes, prophètes… Je vous veux, et je vous attends.

Prophètes, où êtes-vous ?

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Un commentaire

  1. J’aime ton écriture Mathilde, elle me stimule. Drôle de coincidence, tu l’as publié le jour de mon anniversaire et va savoir pourquoi j’ai vu la date du post, toute petite, tout en bas. Je le prends comme un petit cadeau, comme un joli signe qui me donne le sourire, on fait parfois partie de la prophecie des autres, sans le savoir. Aujourd’hui tu fais partie de la mienne. Merci 😉

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